Parcours d’une femme engagée pour une Haïti debout

Engagement social • Formation citoyenne • Développement
Service public • Recherche et écriture

* * *

Avant-propos

Ce document retrace le parcours de Nyrvah Florens Bruno en Haïti. Il ne s’agit ni d’un bilan officiel ni d’un exercice d’autocélébration, mais d’un travail de mémoire et de mise en ordre : rassembler des étapes, des expériences, des rencontres et des convictions qui se sont construites sur plusieurs décennies, et tenter d’en dégager le sens.

Un parcours individuel n’a d’intérêt que s’il éclaire quelque chose de plus large. Celui-ci raconte, à travers une trajectoire personnelle, une question qui traverse toute l’histoire récente d’Haïti : comment un pays se construit-il lorsque ses institutions demeurent fragiles, lorsque les projets utiles n’aboutissent pas et lorsque des générations entières grandissent sans que l’État soit véritablement présent dans leur vie quotidienne ?

Le lecteur y trouvera des réussites, mais aussi des projets inachevés, des obstacles, des déceptions et des risques réels. Ces échecs ne sont pas dissimulés : ils font partie de l’enseignement. Ce qui n’a pas abouti dit souvent davantage sur le fonctionnement d’un pays que ce qui a réussi.

Enfin, ce texte est écrit avec une intention : transmettre. Transmettre à ceux qui travaillent aujourd’hui en Haïti, à ceux qui hésitent à s’engager, à la diaspora qui cherche comment être utile, et surtout à une jeunesse qui a besoin de savoir que la construction d’un pays est un travail long, ingrat, collectif, et malgré tout possible.

Un même fil conducteur

Le parcours de Nyrvah Florens Bruno en Haïti s’inscrit dans une continuité : comprendre son pays, servir sa population, contribuer à son développement et participer à la construction d’une citoyenneté plus consciente de ses droits, de ses devoirs et de ses responsabilités.

Au fil des années, les fonctions ont changé et les moyens d’action ont évolué. Elle a été commerçante, fondatrice d’une organisation humanitaire, présidente d’un mouvement citoyen, responsable communale, consultante auprès des pouvoirs publics, et elle est aujourd’hui analyste et écrivaine. Vue de l’extérieur, cette succession pourrait sembler dispersée. Elle ne l’est pas. Chaque étape répond à une insuffisance constatée dans la précédente.

L’aide matérielle a montré ses limites : elle a conduit à l’éducation. L’éducation a montré ses limites : elle a conduit à la formation citoyenne. La formation citoyenne a montré ses limites face aux blocages institutionnels : elle a conduit au service public. Le service public a montré ses limites face aux rapports de force : il a conduit à la recherche, à l’analyse et à l’écriture. Ce n’est pas une trajectoire de carrière, c’est une suite de réponses à des obstacles rencontrés sur le terrain.

Le fil conducteur est demeuré le même : travailler, à son niveau et avec d’autres, à la construction d’une autre Haïti, plus forte, plus responsable et capable d’offrir de meilleures conditions de vie à ses citoyens.

1987 — Le retour vers le pays de l’enfance

En 1987, après avoir quitté Haïti alors qu’elle était encore enfant, Nyrvah Florens Bruno décide d’y retourner. Ce retour est d’abord une démarche intime de redécouverte : elle veut retrouver le pays conservé dans sa mémoire, renouer avec ses racines et comprendre l’Haïti qu’elle avait laissée derrière elle.

Beaucoup d’Haïtiens de la diaspora connaissent cette expérience particulière. On emporte avec soi une image du pays fixée à l’âge où on l’a quitté : des rues, des odeurs, des visages, une manière de parler, une façon d’être ensemble. Cette image ne vieillit pas. Elle demeure intacte, protégée par la distance, entretenue par le souvenir et par ce que racontent les aînés.

Mais le pays qu’elle retrouve n’est plus exactement celui de son enfance. La société, les rapports humains et les réalités économiques, sociales et culturelles ont changé. Les repères se sont déplacés. Certaines solidarités traditionnelles se sont affaiblies, de nouvelles difficultés sont apparues, et les attentes de la population ne sont plus les mêmes.

Ce décalage aurait pu produire de l’amertume ou du repli. Il produit chez elle autre chose : une méthode. Elle comprend qu’il faut réapprendre le pays plutôt que le juger à partir d’un souvenir. Écouter sa population, observer ses nouvelles dynamiques, se rapprocher de ceux qui y vivent et accepter de partir de la réalité telle qu’elle est, non telle qu’on voudrait qu’elle soit.

De cette expérience naît une conviction qui accompagnera tout son parcours : aussi modeste soit-elle, la contribution d’un individu peut, lorsqu’elle rejoint celle des autres, participer à la transformation d’une société. Ce n’est pas une formule d’encouragement. C’est une position de travail : ne pas attendre d’avoir les moyens d’un État pour commencer à agir.

1990 — Revenir pour s’impliquer

En 1990, elle retourne en Haïti avec une intention différente. Il ne s’agit plus seulement de comprendre, mais de participer. C’est sa première implication dans l’administration haïtienne : elle travaille au Commissariat des Haïtiens vivant à l’étranger, aux côtés de Daniel Narcisse, dans le cadre d’une initiative destinée à créer un trait d’union entre les Haïtiens de la diaspora et ceux vivant à l’intérieur du pays.

La mission comportait deux volets complémentaires. Le premier était un travail de facilitation : accompagner les Haïtiens de l’étranger dans leurs démarches et leurs besoins administratifs, souvent longs et dispersés entre plusieurs services. Le Commissariat était conçu comme un point de passage unique, par lequel l’ensemble des démarches pouvait être traité, plutôt que de laisser chacun se perdre d’un bureau à l’autre.

Le second volet était économique : inciter les Haïtiens de la diaspora à investir au pays et à y créer des entreprises. L’idée était de dépasser le seul soutien familial — considérable, mais qui se consomme — pour orienter une partie de ces ressources vers des activités productives, créatrices d’emplois et durablement installées sur le territoire national.

Ce travail la place au cœur d’une question qui n’a jamais cessé d’être d’actualité : la relation entre Haïti et sa diaspora. Des centaines de milliers d’Haïtiens vivent hors du territoire national. Ils y ont acquis des formations, des expériences professionnelles, des réseaux, des méthodes de travail et des ressources. Ils soutiennent massivement leurs familles restées au pays. Pourtant, la mise en commun de ce potentiel avec les forces vives de l’intérieur demeure difficile, incomplète, souvent improvisée.

Cette expérience l’amène à réfléchir à la nécessité de rapprocher les différentes composantes de la nation. Elle observe que la distance ne crée pas seulement un éloignement géographique : elle crée aussi des malentendus. Ceux de l’extérieur peuvent être perçus comme des donneurs de leçons qui ignorent la réalité quotidienne ; ceux de l’intérieur peuvent être perçus comme installés dans des habitudes que l’on ne remet pas en question. Les deux perceptions sont injustes, et les deux font perdre du temps au pays.

Elle en retire l’idée que le potentiel humain d’Haïti doit être mobilisé sans distinction de lieu de résidence, et que ce rapprochement ne se décrète pas : il se construit par des projets concrets, menés ensemble, où chacun apporte ce qu’il a.

La Perle des Antilles — Comprendre Haïti par le contact humain

Par la suite, elle développe une activité économique à travers La Perle des Antilles, un marché situé à Village Théodat. Cette expérience dépasse rapidement sa dimension commerciale.

Un marché est un lieu d’observation sociale d’une richesse rare. On y voit passer toutes les conditions : la mère de famille qui calcule au plus juste, le petit revendeur qui achète pour redistribuer, l’employé dont le salaire ne couvre pas le mois, le paysan venu écouler sa production, l’adolescent qui cherche un moyen de gagner quelques gourdes. On y entend ce que les gens disent quand ils ne s’adressent pas à une autorité : leurs inquiétudes réelles, leurs stratégies de survie, leur lecture de la politique, leur rapport à l’État.

Le contact quotidien avec les clients, les familles et des personnes issues de milieux différents devient ainsi un véritable terrain d’observation. Elle parle avec les gens, les écoute et cherche à comprendre leurs difficultés, leurs aspirations, leurs comportements et leur manière de concevoir la société.

Elle y apprend aussi une leçon économique fondamentale. Dans un contexte où l’emploi formel est rare, une part considérable de la population vit d’activités de petite échelle, avec très peu de capital, sans accès au crédit, sans protection en cas d’accident ou de maladie. Ce n’est pas de la paresse ni de l’imprévoyance : c’est une économie de survie, où la marge entre la subsistance et la chute est extrêmement mince.

Cette proximité contribue profondément à sa façon d’analyser Haïti : partir des personnes et du terrain avant de tirer des conclusions sur la société. C’est une discipline intellectuelle qu’elle conservera par la suite, y compris lorsqu’elle exercera des responsabilités administratives ou écrira des analyses politiques.

La Fondation Augustin Bruno — De la solidarité à l’autonomisation

Cette volonté de servir conduit Nyrvah Florens Bruno à créer la Fondation Augustin Bruno, portant le nom de son grand-père, dont elle devient fondatrice et présidente. Le choix de ce nom n’est pas anodin : il inscrit l’action dans une filiation, dans une transmission familiale de valeurs, et rappelle qu’un engagement individuel s’enracine presque toujours dans ce que l’on a reçu.

Avec la Fondation commence une longue période d’action sociale et humanitaire à travers différentes régions d’Haïti. Grâce à des collaborations avec des organisations étrangères, des responsables religieux, notamment le pasteur Maning, des membres de sa famille et différents partenaires, la Fondation reçoit des conteneurs contenant vêtements, chaussures, nourriture et diverses marchandises destinées aux populations en situation de précarité.

La logistique de ce type d’opération est en elle-même un apprentissage. Il faut identifier les partenaires, organiser les envois, assumer le transport et le dédouanement, prévoir le stockage, sélectionner les bénéficiaires, éviter les détournements et rendre compte. Chaque conteneur représente des semaines de démarches et des coûts que l’on doit couvrir avant même la première distribution.

Très rapidement, une observation s’impose. La distribution soulage, mais elle ne transforme pas. Une famille qui reçoit des vêtements est aidée aujourd’hui ; elle se retrouvera dans la même situation dans six mois. Pire, une aide répétée sans contrepartie peut installer une relation de dépendance et affaiblir chez le bénéficiaire le sentiment de sa propre capacité.

L’idée qui s’impose alors est simple à formuler et exigeante à mettre en œuvre : lorsqu’elle le peut, l’aide doit créer une capacité. Certaines marchandises sont donc confiées à des personnes disposant de très peu de moyens afin qu’elles puissent commencer une petite activité commerciale. Une partie des sommes devait ensuite contribuer aux frais de transport et de dédouanement, afin de permettre au mécanisme de se poursuivre et d’aider d’autres personnes.

Ce dispositif contient une intuition importante. Il transforme le bénéficiaire en acteur : il ne reçoit pas un don, il reçoit un point de départ. Il rend l’aide reproductible plutôt que consommable, puisque la contribution des uns finance l’arrivée du prochain conteneur. Et il introduit une notion de responsabilité mutuelle : recevoir engage.

L’expérience n’est pas sans difficultés. Toute organisation humanitaire connaît les mêmes : les retards, les frais imprévus, les attentes qui dépassent les moyens, les tensions autour de la sélection des bénéficiaires, et parfois les manquements de certains. Mais l’enseignement demeure : solidarité et responsabilité doivent fonctionner ensemble. Cette conviction conduit progressivement la Fondation à dépasser la seule distribution pour accorder une place plus importante à l’éducation, à la formation et à l’autonomisation.

De l’assistance à l’éducation

Le glissement s’opère naturellement. Des séminaires sont organisés et, dans certaines communautés privées d’électricité, des formations sont proposées autour de l’énergie libre. L’objectif est de transmettre des connaissances directement utilisables par les familles et les communautés.

Le choix de ce thème n’est pas un effet de mode. Dans un pays où le réseau électrique ne couvre qu’une partie du territoire et fonctionne de manière irrégulière, l’absence d’électricité n’est pas un simple inconfort. Elle détermine si un enfant peut étudier le soir, si un centre de santé peut conserver des médicaments, si un commerçant peut réfrigérer sa marchandise, si une communauté peut se tenir informée. L’énergie n’est pas un luxe : c’est une condition d’exercice de presque tous les autres droits.

Une conception du développement se précise alors : donner peut répondre à une urgence ; transmettre un savoir peut modifier durablement une capacité d’agir. Un objet distribué s’use et disparaît. Une compétence acquise reste, se pratique, et surtout se transmet à d’autres. Elle produit un effet en chaîne que l’aide matérielle ne produit jamais.

Cette conception implique une exigence : la formation doit être utilisable. Une connaissance trop abstraite, coupée des moyens réellement disponibles dans une communauté, ne change rien. La question posée avant chaque formation devient donc concrète : qu’est-ce que les participants pourront faire demain matin qu’ils ne pouvaient pas faire hier ?

Solda Ayiti Ayiti Solda — Construire le citoyen

Cette évolution conduit Nyrvah Florens Bruno à fonder le Mouvement Solda Ayiti Ayiti Solda, dont elle demeure la présidente fondatrice. Le nom lui-même porte une idée : servir son pays comme on sert un engagement, avec discipline, constance et sens du devoir — non pas dans une logique militaire, mais dans une logique de mobilisation civique.

Le mouvement développe progressivement des structures et des représentations dans différentes régions d’Haïti, avec des responsables aux niveaux national, régional et communal. Cette organisation territoriale répond à une nécessité pratique : en Haïti, l’action qui ne s’enracine pas localement retombe dès que celui qui l’a lancée s’éloigne. Il fallait donc des relais permanents, des personnes connues et reconnues dans leur milieu, capables de poursuivre le travail entre deux passages.

La formation citoyenne devient l’un des axes centraux de son engagement. Les séminaires portent notamment sur les droits, les devoirs et les responsabilités du citoyen, le fonctionnement de l’État, le rôle des institutions publiques et la participation positive à la vie nationale.

Ces thèmes peuvent paraître théoriques. Ils ne le sont pas. Beaucoup de citoyens ignorent quelle institution est compétente pour quel problème, quels documents leur sont dus, à qui s’adresser en cas d’abus, comment fonctionne une collectivité territoriale, ou quelles obligations pèsent sur un élu. Cette méconnaissance a des conséquences directes : elle rend les gens vulnérables aux abus, elle les décourage de faire valoir leurs droits, et elle les prive de tout moyen de contrôle sur ceux qui les gouvernent.

La formation citoyenne insiste aussi, et c’est plus rare, sur les devoirs. Un citoyen qui exige tout de l’État sans rien attendre de lui-même n’est pas un citoyen : c’est un usager mécontent. Payer ce que l’on doit, respecter l’espace public, participer à la vie de sa communauté, refuser de céder à la petite corruption quotidienne — ces gestes constituent l’envers indispensable des droits que l’on réclame.

Ce travail bénéficie du concours de personnes provenant de différents domaines. Jean Robert Jean Baptiste, professeur d’université et ancien vice-recteur, apporte son soutien à certaines activités de formation, notamment auprès des jeunes. Le juge Gérard Résil participe également à des séminaires portant sur le droit et la compréhension des principes juridiques.

La conviction centrale est claire : on ne peut durablement transformer l’État sans travailler également à la formation du citoyen. Des institutions solides supposent des citoyens capables de les comprendre, de les utiliser, de les défendre et, lorsqu’il le faut, de les corriger. Sans cela, chaque réforme reste suspendue à la bonne volonté de ceux qui l’appliquent.

Du terrain au service public

Les années de travail sur le terrain conduisent ensuite Nyrvah Florens Bruno à collaborer plus directement avec les pouvoirs publics. Elle conserve notamment une reconnaissance envers Sophia Martelly pour la confiance qui lui est accordée durant cette période.

Ce passage de la société civile vers la sphère publique modifie l’échelle de l’action, mais aussi sa nature. Une organisation choisit ses priorités, ses zones d’intervention et son rythme. Une administration, elle, hérite de contraintes qu’elle n’a pas choisies : des règles, des budgets, des délais, des procédures, et une obligation de traiter tout le monde, y compris ceux qu’aucun programme n’avait prévus.

Cette expérience lui permet néanmoins d’élargir certaines interventions : déplacements dans les communautés, formations auprès des jeunes, observation des réalités locales, identification des ressources et production de rapports sur les besoins et les possibilités de développement des territoires.

Ce travail d’identification et de documentation est souvent sous-estimé. Il constitue pourtant la base de toute politique publique sérieuse. On ne peut planifier ce que l’on n’a pas mesuré, ni répartir des moyens sans connaître les besoins réels de chaque territoire. Dans un pays où la donnée fiable est rare, chaque rapport de terrain rigoureux vaut mieux qu’un plan élaboré à distance.

La Commission communale de Croix-des-Bouquets

Une nouvelle étape commence lorsqu’on lui propose d’assumer la présidence de la Commission communale de Croix-des-Bouquets. Elle accepte cette responsabilité avec la volonté de mettre au service de la commune une partie des enseignements acquis durant ses années de terrain.

Croix-des-Bouquets est une commune importante de la zone métropolitaine, marquée par une croissance démographique forte, une urbanisation largement non planifiée, des besoins considérables en services de base et des ressources administratives limitées. Ce type de commune concentre toutes les difficultés de la gestion locale haïtienne : une population qui augmente plus vite que les capacités de l’administration censée la servir.

Un travail important est entrepris sur la fiscalité et les recettes communales afin de renforcer les capacités financières de l’administration. Ce choix, peu spectaculaire, est en réalité stratégique. Une commune sans ressources propres ne décide de rien : elle attend. Elle attend un transfert, un partenaire, un projet extérieur. Améliorer le recouvrement, identifier les contribuables, rendre la fiscalité locale plus lisible et plus équitable, c’est reconquérir une marge d’autonomie.

Mais la fiscalité locale pose une exigence en retour. On ne peut demander à une population de contribuer si elle ne voit rien venir. La légitimité de l’impôt local repose sur un échange visible : je paie, et l’espace public s’améliore. Là où ce lien est rompu, le refus de payer n’est pas de l’incivisme, c’est une conclusion logique.

Parallèlement, des démarches sont menées auprès de partenaires internationaux. Elle obtient notamment le soutien du sénateur américain Gary Siplin dans le cadre d’initiatives visant à accompagner le développement de Croix-des-Bouquets.

La gestion communale la confronte aussi à la complexité du fonctionnement institutionnel haïtien. La question de l’assainissement montre l’écart entre ce que la population attend de la mairie et les compétences ou moyens qui relèvent d’autres organismes publics. Aux yeux des habitants, la mairie est responsable de tout ce qui se voit dans la commune. Dans les textes, elle ne dispose ni des compétences ni des moyens correspondants.

Il faut alors parfois rechercher du carburant, mobiliser des responsables et superviser directement des interventions pour que le service puisse être assuré. Ce genre de situation se répète dans toute l’administration haïtienne : le résultat dépend de l’énergie personnelle d’un responsable plutôt que du fonctionnement normal d’un système. Lorsque cette personne s’en va, le service s’arrête.

Cette expérience renforce donc une conviction : la volonté individuelle ne peut remplacer durablement des institutions qui fonctionnent. Elle peut compenser un temps, jamais indéfiniment. Un pays ne peut reposer sur la disponibilité de quelques personnes déterminées ; il doit reposer sur des mécanismes qui produisent le service quel que soit le titulaire du poste.

Des projets structurants pour le pays

Son engagement public ne se limite pas à l’administration quotidienne. Elle participe également à des démarches autour de projets structurants susceptibles de modifier durablement les conditions économiques et sociales du pays.

Parmi ceux-ci figure un projet de réseau ferroviaire, mené en collaboration avec Jouhaud Nicolas, destiné, selon les plans qui lui avaient été présentés, à améliorer la circulation entre différentes communes, arrondissements et départements. Pour elle, le train représentait plus qu’un moyen de transport : il pouvait réduire les temps de déplacement, faciliter les échanges, rapprocher les marchés, stimuler l’économie et créer des emplois.

L’enjeu dépassait la seule mobilité. Dans un pays où le coût et la lenteur du transport pèsent lourdement sur le prix des produits agricoles, une infrastructure fiable modifie l’équation économique de régions entières. Un producteur qui peut acheminer sa récolte rapidement et à moindre coût vend davantage, perd moins et investit. Une région désenclavée cesse d’être une périphérie. Le transport n’est pas un secteur parmi d’autres : c’est une condition de possibilité pour presque tous les autres.

Le projet avait fait l’objet de nombreuses démarches et nécessitait encore certaines étapes institutionnelles. Il n’aboutit finalement pas.

Elle s’implique également dans des démarches concernant l’accès à l’eau, après avoir été frappée par la situation de populations confrontées au manque d’eau. Ce projet est porté avec William Darhing. Des discussions et contacts sont engagés avec différents interlocuteurs et élus autour d’un système destiné à améliorer l’accès à l’eau dans plusieurs zones. Là encore, malgré l’intérêt manifesté par certains responsables, le projet ne parvient pas à franchir toutes les étapes nécessaires à sa réalisation.

L’accès à l’eau concentre pourtant, à lui seul, une part immense des difficultés du pays : la santé publique, la charge de travail des femmes et des filles qui consacrent des heures à la corvée d’eau, la scolarisation, la dignité quotidienne. Aucun autre investissement ne produit autant d’effets simultanés pour un coût comparable.

Ces deux expériences laissent une interrogation durable : pourquoi des projets susceptibles de bénéficier collectivement au pays peuvent-ils devenir prisonniers de rapports de force politiques ou institutionnels ? Pourquoi la question « ce projet est-il bon pour Haïti ? » se voit-elle si souvent remplacée par la question « qui en tirera le bénéfice politique ? »

Ces expériences nourrissent une idée fondamentale : lorsqu’un projet est réellement viable et bénéfique à la population, il devrait être évalué selon l’intérêt du pays et non selon la personne ou le groupe politique qui pourrait en recevoir le mérite. Un pays qui abandonne ses projets utiles parce qu’ils viennent du mauvais camp se punit lui-même, et punit d’abord ses citoyens les plus démunis.

Avant la prestation de serment

Peu avant sa prestation de serment comme magistrate, Nyrvah Florens Bruno se souvient d’une conversation avec le président Michel Joseph Martelly autour d’une grande table, alors qu’elle travaillait déjà sur plusieurs projets.

Ce moment marque pour elle le passage d’un engagement largement construit sur le terrain et dans la société civile vers une responsabilité institutionnelle directe. Il y a, dans une prestation de serment, quelque chose qui excède la formalité : on cesse d’agir en son nom propre pour agir au nom d’une collectivité. Ce que l’on fait n’engage plus seulement sa conscience, mais l’institution que l’on représente.

Les fonctions allaient changer, mais l’objectif demeurait le même : utiliser chaque espace disponible pour essayer de faire avancer des projets utiles au pays.

Un engagement qui n’a pas été sans risques

Ce parcours ne fut ni simple ni sans danger. Travailler pour Haïti, particulièrement dans la gestion publique, peut signifier évoluer dans un environnement traversé par les rivalités, les intérêts politiques, les résistances au changement, la diffamation et parfois la violence.

Durant son passage à la tête de la Commission communale de Croix-des-Bouquets, Nyrvah Florens Bruno considérait qu’occuper une fonction publique imposait une obligation de présence, de travail et de résultats. Lors d’une réunion, elle avait notamment demandé à un responsable de manifester davantage d’implication en faveur de la commune.

Dans le contexte tendu qui suivit, elle fut victime d’une attaque par arme à feu. Elle fut atteinte, sans qu’un organe vital ne soit touché. Le magistrat Philippe, qui se trouvait devant elle, reçut deux projectiles et survécut également.

Un tel épisode change nécessairement le rapport que l’on entretient avec son propre engagement. Il rappelle brutalement que l’action publique peut exposer celui qui l’assume à des risques dépassant largement les désaccords politiques ordinaires. Il rappelle aussi que, dans certains contextes, exiger de la rigueur, réclamer des résultats ou rendre une gestion visible peut être perçu comme une menace — y compris à l’intérieur de son propre environnement politique ou administratif.

C’est là une réalité rarement dite : les résistances les plus dangereuses ne viennent pas toujours des adversaires déclarés. Elles viennent parfois de ceux dont les arrangements sont dérangés par le simple fait que quelqu’un travaille sérieusement.

Elle refuse cependant de faire de cette expérience une raison de renoncer. Renoncer aurait donné raison à ceux qui misent précisément sur le découragement des personnes intègres. Pour elle, l’objectif doit rester supérieur aux rivalités : la question essentielle n’est pas de savoir qui recevra le plus de lumière, mais ce qui aura réellement été changé dans la vie des citoyens.

Les fonctions passent, le pays demeure

Au fil de ses expériences, une conviction s’est renforcée : un maire passe, un ministre passe, un sénateur passe, un président passe. Mais une route demeure. Une école demeure. Un système d’adduction d’eau demeure. Une infrastructure de transport demeure. Une institution bien construite demeure. Et surtout, le pays demeure.

Cette idée a une conséquence politique directe. Elle invite à juger une gestion non pas à sa visibilité, à ses annonces ou à sa popularité du moment, mais à ce qui subsiste une fois le mandat achevé. Beaucoup d’énergie est dépensée en Haïti autour de la conquête et de la conservation des positions ; beaucoup moins autour de ce que ces positions laisseront derrière elles.

Elle a aussi une conséquence morale. Les projets auxquels elle a participé n’ont jamais été, dans son esprit, une propriété personnelle. Si quelqu’un d’autre pouvait les réaliser mieux, l’essentiel était qu’ils soient réalisés. La paternité d’un projet n’a aucune valeur pour la famille qui attend l’eau, la route ou l’école.

Le véritable objectif n’était donc pas que l’on dise : « Nyrvah Bruno l’a fait », mais que l’on puisse dire : « Haïti avance. »

Consultante à la Primature — Aller plus loin dans la construction du citoyen

Une autre étape importante de son parcours fut son travail comme consultante à la Primature. Cette fonction eut une importance particulière sur le plan professionnel, mais aussi parce que les revenus qu’elle lui procurait lui permirent de financer davantage ses déplacements à travers le pays.

Ce détail mérite d’être souligné, car il dit quelque chose de la réalité de l’engagement citoyen en Haïti. Les mouvements qui ne dépendent d’aucun financement extérieur reposent le plus souvent sur les ressources propres de ceux qui les portent. Chaque séminaire suppose un déplacement, un local, des documents, parfois un repas pour les participants venus de loin. Sans revenu personnel, il n’y a pas de terrain.

Elle utilisa donc une partie de ces moyens pour poursuivre et élargir le travail auquel elle croyait déjà profondément : la formation et la construction du citoyen. Elle put se rendre plus souvent dans des zones éloignées des grands centres, rencontrer les habitants, organiser des formations et mettre en place des cellules du Mouvement Solda Ayiti Ayiti Solda.

Le choix des zones éloignées n’est pas anodin. Les régions les plus distantes des centres de décision sont aussi celles où l’État est le moins visible, où l’information circule le moins, et où les habitants ont le moins d’occasions de faire entendre leurs besoins. Ce sont précisément les endroits où la formation citoyenne a le plus d’effet — et ceux où l’on va le moins.

L’objectif demeurait le même : aller vers les citoyens plutôt que d’attendre qu’ils viennent vers elle, et contribuer à former des femmes et des hommes conscients de leurs droits, de leurs devoirs et de leurs responsabilités dans la construction d’une autre Haïti.

À la rencontre d’une jeunesse marginalisée

Ce travail de terrain la conduisit notamment à Fort-Dimanche, Cité Soleil et dans d’autres quartiers populaires où elle rencontra de nombreux jeunes, dont certains évoluaient dans des groupes que la société qualifiait déjà de groupes armés.

Nyrvah Florens Bruno a toujours tenu à distinguer l’être humain de l’acte criminel. Elle ne niait pas la nécessité de la justice : celui qui commet un crime doit répondre de ses actes. Mais, lorsqu’elle rencontrait ces jeunes, elle refusait de réduire leur identité au mot « gang ».

Ce refus n’est pas une naïveté ; c’est une position méthodologique. Lorsqu’on désigne un être humain par le pire de ce qu’il a fait, on ferme la seule porte par laquelle il pourrait sortir. Un jeune que l’on appelle « gang » n’a plus qu’une identité disponible, et cette identité le renvoie exactement au milieu dont on voudrait qu’il s’éloigne. Elle les appelait donc des jeunes, et cherchait à maintenir ouverte la possibilité d’un autre chemin.

Elle leur parlait d’école, de formation, de travail et d’avenir. Certains lui répondaient qu’ils étaient déjà trop âgés pour retourner à l’école. Cette réponse revient souvent, et elle traduit moins un calcul d’âge qu’un sentiment d’irréversibilité : la conviction que le temps de bifurquer est passé. Elle insistait néanmoins sur la nécessité de reprendre une formation, d’apprendre un métier et de construire une autre vie, en rappelant qu’une formation professionnelle courte ne demande pas de recommencer une scolarité entière.

Ces rencontres lui révélèrent aussi des jeunes possédant une connaissance parfois très précise de la politique haïtienne. Ils savaient nommer les acteurs, décrire les alliances, expliquer les intérêts en présence. Cette lucidité coexistait avec un fort sentiment d’abandon et de non-reconnaissance citoyenne : ils comprenaient parfaitement un système dont ils savaient qu’il ne leur réservait aucune place.

Certains lui racontèrent également, selon leurs propres versions, comment des armes étaient arrivées dans leurs milieux et citèrent des personnes qu’ils considéraient comme responsables. Elle considère ces récits comme des témoignages de terrain qui doivent être confrontés aux faits, aux enquêtes et au travail de la justice. Un témoignage n’est ni une preuve ni un verdict ; il indique une direction que des institutions compétentes doivent vérifier.

Ce qu’elle constatait directement, en revanche, était la précarité : faibles possibilités d’éducation, de formation professionnelle, d’emploi et d’intégration économique. Elle en tira une question qui continue d’habiter sa réflexion : que devient une jeunesse à laquelle une société n’offre presque aucun chemin ?

Justice, responsabilité et récupération de la jeunesse

Avec les années, certains groupes armés ont commis des crimes d’une extrême gravité contre la population haïtienne. Ces crimes ne peuvent être justifiés par la pauvreté, l’exclusion ou l’abandon. Des familles ont été détruites, des quartiers vidés, des vies brisées. La responsabilité pénale demeure individuelle et ceux qui commettent des crimes doivent répondre de leurs actes devant la justice.

Ce point doit être affirmé sans ambiguïté, car toute analyse sociale de la violence risque d’être détournée en excuse. Expliquer n’est pas excuser. Comprendre les conditions qui produisent la violence est nécessaire pour la prévenir ; cela ne retire rien à la responsabilité de celui qui tue, enlève, viole ou extorque, ni au droit des victimes d’obtenir justice.

Mais, pour Nyrvah Florens Bruno, la responsabilité pénale n’épuise pas la question sociale. Haïti doit également examiner les conditions dans lesquelles des générations de jeunes ont grandi sans accès suffisant à l’école, à la formation, au travail, aux infrastructures et parfois à la présence élémentaire de l’État. Un pays qui ne se pose pas cette question se condamne à produire indéfiniment les mêmes situations.

Si des acteurs politiques ou économiques ont effectivement armé, financé ou utilisé certains groupes — ce qu’il appartient aux enquêtes et à la justice d’établir dans chaque cas —, leur responsabilité doit également être recherchée. On ne peut utiliser une jeunesse lorsqu’elle sert des intérêts particuliers, puis considérer cette même jeunesse comme un problème exclusivement sécuritaire lorsqu’elle devient incontrôlable.

Une justice qui ne poursuivrait que les exécutants et jamais les commanditaires n’assainirait rien : elle laisserait intacts les mécanismes qui reproduisent la violence, et confirmerait chez les plus jeunes l’idée que la loi ne s’applique qu’aux faibles.

L’État doit protéger la population, rétablir la sécurité et poursuivre les auteurs de meurtres, d’enlèvements, de viols, d’extorsions et d’autres crimes graves. C’est sa première obligation, et aucune considération sociale ne peut la relativiser.

Mais une politique de reconstruction doit également prévoir, lorsque cela est possible et compatible avec la justice, des mécanismes de désarmement, de formation, de réinsertion, d’éducation et d’accès au travail. Il ne s’agit pas d’effacer les crimes, mais d’offrir une issue à ceux qui peuvent encore en emprunter une, et de tarir le recrutement en offrant aux plus jeunes une alternative concrète.

Cette expérience renforce chez elle une conviction centrale : il faut construire le citoyen avant d’avoir à combattre le criminel. Chaque école qui fonctionne, chaque formation professionnelle accessible, chaque emploi créé, chaque service public réellement présent, réduit en amont le vivier dans lequel se recrute la violence. L’école, la formation, le travail, la justice et l’autorité de l’État doivent donner un contenu concret à la citoyenneté. Sans cela, le mot « citoyen » reste, pour beaucoup de jeunes Haïtiens, une abstraction sans effet sur leur existence.

Des collaborateurs au service de la formation citoyenne

Le travail de formation mené par Solda Ayiti Ayiti Solda s’est également appuyé sur des femmes et des hommes qui ont accepté de mettre leurs connaissances, leur expérience et leur temps au service des citoyens. Aucune action de cette nature ne se mène seule, et il serait malhonnête de laisser croire le contraire.

Parmi les personnes ayant contribué aux activités de formation et aux conférences figurent Jean Robert Jean Baptiste, professeur et conférencier ; Edzer Aristilde, juge et conférencier ; et Jean Pavilus, criminologue et conférencier. Leurs domaines respectifs — l’enseignement, le droit, la criminologie — se complètent utilement : comprendre les institutions, comprendre la règle, comprendre les mécanismes de la délinquance.

Rosemont Jean, coordonnateur national de Solda Ayiti Ayiti Solda (SAAS), participe quant à lui à l’organisation et à la continuité du mouvement sur le terrain. Ce rôle de coordination, peu visible de l’extérieur, est celui qui permet à une organisation de tenir dans la durée entre les événements marquants.

Nyrvah Florens Bruno tient également à remercier Joseph Kesner Guercy, qui a régulièrement soutenu ses activités et apporté, selon ses possibilités, une aide au Mouvement Solda Ayiti Ayiti Solda. Elle exprime aussi sa reconnaissance à Placid, qui a notamment contribué par l’envoi de photocopieurs et d’équipements permettant de reproduire les documents nécessaires aux séminaires, aux formations et à différentes activités. Un appui de ce type peut sembler modeste ; il conditionne pourtant la possibilité même de former, puisqu’il n’y a pas de séminaire sans documents à remettre aux participants.

Sa gratitude s’adresse enfin à tous les amis, collaborateurs, membres de sa famille, professionnels, responsables, médias et compatriotes de la diaspora comme de l’intérieur du pays qui ont, à un moment ou à un autre, prêté leurs bras à ce travail. Sans ces soutiens, nombre d’initiatives auraient été beaucoup plus difficiles à poursuivre.

Cette reconnaissance est aussi un appel : lorsque des Haïtiens travaillent sincèrement au bien du pays, il faut savoir unir les forces au-delà des appartenances et des intérêts particuliers. La division est devenue en Haïti un réflexe si installé qu’elle fonctionne souvent avant même l’examen des idées : on demande d’où vient une proposition avant de demander si elle est bonne.

Haïti a besoin de sa diaspora comme de ceux qui vivent sur son territoire. Elle a besoin d’une vision commune capable de placer l’intérêt du pays au-dessus des divisions. Haïti traverse une période profondément difficile. C’est précisément pour cette raison que toutes les énergies constructives doivent pouvoir se rejoindre. Nous pouvons avoir des parcours et des opinions différents, mais une réalité demeure : nous n’avons qu’une seule Haïti, et elle compte sur nous.

Ouvrir la Constitution au savoir de la diaspora

De cette conviction découle une proposition que Nyrvah Florens Bruno formule avec insistance : Haïti devrait se doter d’une Constitution — ou d’un amendement constitutionnel — ouvrant véritablement la participation des Haïtiens de la diaspora au développement du pays.

L’enjeu n’est pas seulement symbolique. Des dizaines de milliers d’Haïtiens ont acquis à l’étranger des savoirs scientifiques, techniques, médicaux, juridiques et administratifs de haut niveau. Ces compétences existent, elles sont disponibles, et beaucoup de ceux qui les détiennent souhaitent les mettre au service de leur pays d’origine. Lorsque le cadre juridique restreint leur possibilité d’exercer des responsabilités ou de s’engager pleinement, Haïti se prive d’une ressource qu’aucun financement extérieur ne peut remplacer.

Un pays qui manque de spécialistes et qui, dans le même temps, écarte les siens parce qu’ils ont vécu ailleurs, travaille contre son propre intérêt. Le savoir acquis à l’extérieur n’est pas un savoir étranger : c’est un savoir haïtien qui a mûri ailleurs et qui demande à revenir.

Il faut voir Haïti d’abord. Avant les appartenances politiques, avant les rivalités, avant la question de savoir qui vit ici et qui vit là-bas. Nous sommes tous des Haïtiens, et le pays a besoin de chacun de ses enfants, où qu’il se trouve.

Aujourd’hui — Recherche, analyse, écriture et transmission

Aujourd’hui, l’engagement de Nyrvah Florens Bruno se poursuit sous une autre forme, sans rupture avec le travail accompli auparavant. Elle demeure présidente fondatrice du Mouvement Solda Ayiti Ayiti Solda, maintient le lien avec ses membres et poursuit le travail de formation citoyenne.

À cette action s’ajoutent désormais la recherche, l’analyse et l’écriture. Après plusieurs décennies d’observation et d’action sur le terrain, elle utilise l’écriture pour transmettre une partie de ce qu’elle a appris, documenter les problèmes du pays, analyser les événements et proposer des pistes de réflexion.

Ce passage à l’écrit répond à une nécessité précise. L’expérience de terrain est une ressource fragile : elle disparaît avec ceux qui l’ont accumulée. Une génération d’acteurs sociaux, d’élus locaux, de responsables associatifs et de fonctionnaires haïtiens a appris, souvent par l’échec, comment les choses fonctionnent réellement dans le pays. Faute d’avoir été consignés, ces enseignements se perdent, et chaque nouvelle génération recommence à zéro les mêmes apprentissages, en payant les mêmes prix.

Son expérience de terrain constitue l’un des fondements de ses analyses : elle a travaillé avec des populations, observé des communautés, participé à des organisations de la société civile, côtoyé des institutions publiques et exercé des responsabilités administratives. Cette position lui permet d’écrire à partir de ce qu’elle a vu fonctionner et échouer, et non à partir de modèles théoriques appliqués de l’extérieur.

L’écriture prolonge donc la formation citoyenne par d’autres moyens. Un séminaire touche les participants d’une salle ; un texte peut atteindre des lecteurs qu’on ne rencontrera jamais, et continuer de circuler longtemps après.

L’intelligence artificielle comme outil documentaire

Dans son travail actuel, Nyrvah Florens Bruno utilise également les possibilités offertes par l’intelligence artificielle comme outil de recherche, de documentation, d’organisation et d’accélération du travail intellectuel.

Ces outils lui permettent d’identifier plus rapidement des documents, des données, des événements historiques et des références qui peuvent ensuite être vérifiés, comparés et replacés dans leur contexte. Pour un chercheur travaillant sur Haïti, où l’accès aux archives, aux bibliothèques et aux bases documentaires demeure difficile, ce gain de temps est considérable.

L’intelligence artificielle ne remplace cependant ni son expérience ni son jugement. Ces outils produisent parfois des informations inexactes, des attributions erronées ou des raccourcis trompeurs ; ils ignorent aussi tout ce qui n’a jamais été écrit, et une grande partie de la réalité haïtienne appartient précisément à cette catégorie. L’analyse, l’interprétation, les positions et la responsabilité de ce qu’elle écrit demeurent les siennes.

La technologie facilite ainsi la recherche et accélère l’accès à la documentation ; l’expérience du terrain permet de confronter cette documentation à la réalité. Le rapport entre les deux est clair : l’outil accélère, il ne décide pas.

Ce que ce parcours enseigne

Plusieurs enseignements se dégagent de ces décennies d’engagement. Ils ne prétendent pas constituer une doctrine, mais ils résument ce que l’expérience a confirmé de manière répétée.

Premièrement, l’aide qui ne crée pas de capacité s’épuise. Distribuer répond à une urgence ; former, équiper et responsabiliser modifient durablement une situation. Le meilleur usage d’une ressource rare est celui qui produit d’autres ressources.

Deuxièmement, il n’y a pas d’institution solide sans citoyen formé. Les réformes se votent d’en haut, mais elles ne tiennent que si des citoyens comprennent, utilisent et défendent les institutions concernées.

Troisièmement, la volonté individuelle ne remplace pas un système. Elle permet de tenir un temps, jamais durablement. Un pays qui dépend du dévouement de quelques personnes reste vulnérable au départ de ces personnes.

Quatrièmement, un projet doit être jugé sur son utilité et non sur son origine politique. Le réflexe inverse a coûté à Haïti des infrastructures dont plusieurs générations auraient bénéficié.

Cinquièmement, la sécurité et le développement social ne s’opposent pas. Poursuivre les criminels est une obligation ; ouvrir des chemins à la jeunesse en est une autre. Renoncer à l’une des deux revient à recommencer indéfiniment le même combat.

Sixièmement, rien ne se fait seul. Les collaborateurs, les partenaires, la diaspora, les communautés elles-mêmes : chaque avancée documentée dans ce parcours a reposé sur une addition d’efforts.

Une femme engagée pour une Haïti debout

Nyrvah Florens Bruno se définit avant tout comme une patriote et une nationaliste haïtienne. Depuis son retour en Haïti en 1987, les outils, les fonctions et les responsabilités ont évolué, mais le sens profond de son parcours est demeuré le même : servir Haïti.

Servir par l’action. Servir par la solidarité. Servir par l’éducation. Servir par le développement. Servir par la formation citoyenne. Servir par l’expérience. Servir aujourd’hui par la recherche, l’analyse et l’écriture.

Elle demeure convaincue qu’Haïti ne pourra durablement avancer sans institutions solides, mais également sans citoyens formés, conscients de leurs droits, de leurs devoirs et de leurs responsabilités. Ces deux exigences ne s’opposent pas et ne se succèdent pas : elles se soutiennent mutuellement. Des institutions sans citoyens vigilants se dégradent ; des citoyens sans institutions fiables s’épuisent.

Les obstacles, les projets qui n’ont pas abouti, les déceptions et même les risques encourus n’ont pas retiré chez elle l’élan de continuer à travailler pour son pays. Elle sait ce que ces obstacles coûtent, et elle sait aussi que le découragement des personnes de bonne volonté est précisément ce sur quoi comptent ceux qui préfèrent que rien ne change.

Ses compatriotes peuvent compter sur cet engagement : quelle que soit la forme que prendra son travail dans l’avenir, il restera orienté vers la construction d’Haïti et la formation des citoyens qui devront, ensemble, construire réellement leur pays.

Jusqu’à son dernier souffle, elle entend continuer à apporter sa participation à cette œuvre : celle d’une autre Haïti, d’une meilleure qualité de citoyenneté et d’un pays capable de se tenir debout.

* * *

Nyrvah Florens Bruno
Présidente fondatrice du Mouvement Solda Ayiti Ayiti Solda
Analyste politique | Écrivaine
Femme engagée pour une Haïti debout

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Creoles/ Bossales- Une lutte permanante en Haiti

Haïti-Elections-Crise Les résultats des élections seront annoncés avant le 7 février, promet le CEP

Le Président peut dissoudre le Parlement